Teddy2you: Les ailes noires. - Teddy2you

Aller au contenu

Pour publier vos histoires, inscrivez-vous en tant que membre.
Vous pouvez utiliser des ambiances pour décorer vos textes !

Les ailes noires. Les ailes noires. Noter : -----

#1 L'utilisateur est hors-ligne   Azazeal. Icône

  • Nounours éveillé
  • Pip
  • PM this member
  • Groupe : Membres
  • Messages : 9
  • Inscrit : 13-November 08
  • Gender:Female

Posté 13 November 2008 - 06:30 PM



Préface : Le sacrifice.


L

a nuit était tombée depuis déjà deux heures. Seule l’eau d’une fontaine de marbre brisait le silence funèbre qui s’était abattu sur la majestueuse cité de Varades. D’un calme apparent, cette cité constituait un refuge idéal pour les mercenaires ou tout autre brigand de bas étage. Dans les ruelles désertes, deux sombres silhouettes se dissimulaient dans les recoins obscurs des maisons endormies. Le capuchon de leur longue cape noire voilant leur visage, seuls les superbes yeux jaunes que l’on pouvait apercevoir au-dessous peinaient à masquer une inquiétude et une nervosité croissante. Sans cesse obliger de se retourner au moindre bruit, leur démarche était incertaine. Mais bientôt, leur angoisse s’évanouit comme la fumée d’une bougie que l’on éteint trop vite. L’oracle se tenait là, droit et fier comme une tour de cathédrale. « Je t’attendais plus tôt, Nécros. Un roi se doit d’être à l’heure ». La voix caverneuse de l’oracle s’éleva et plana dans les airs à la manière d’un orage divin. Sans daigner lui répondre, le souverain rabaissa son capuchon. Assez grand, la peau, exagérément blanche à la lumière de la Lune, contrastant avec les cheveux de jais qui cascadaient le long de ses épaules, il aurait été beau sans cette horrible cicatrice qui lui barrait le visage. Ses prunelles de feu reflétaient la cruauté sans précédant de ce monarque froid et sans pitié. La servante qui l’accompagnait –encore une enfant- gardait désespérément la tête baissée. « Conduis-moi » ordonna Nécros à l’oracle muet. Celui-ci se retourna lentement et les guida à travers la ville, ses pieds semblant à peine effleurer les pavés d’orichalque. Arrivés devant la Grotte de Sang –surnommée ainsi sans doute en raison du liquide pourpre qui l’entourait- ils enlevèrent tous trois la cape qui couvrait leurs épaules et commencèrent à avancer dans le flot écarlate qui teinta leur tunique instantanément. Puis, lançant un dernier regard aux alentours, ils pénétrèrent dans le saint repère de l’oracle. Il s’agissait d’une caverne assez simple, seulement éclairée par la lumière des torches qui s’enflammaient sous les pas de leur maître. Ce dernier, Aximore, s’était retiré au fond de cette grotte alors qu’il n’avait pas quatorze ans. Depuis, il ne sortait que la nuit, n’acceptant de montrer son visage défiguré par les lanières d’un fouet et l’arrête brisée de son nez qu’à son roi. « Où sont-ils ? » demanda Nécros, impatient. Aximore se dirigea vers une corniche, et y pris deux nourrissons qui dormaient profondément. Alors qu’il présentait les jumeaux à leur père, celui-ci, réprimant avec peine une moue dégoûtée, fit signe à la jeune servante de les prendre. « Qu’as-tu fait de la mère ? » L’oracle eut un sourire narquois. « Je l’ai jetée hors des murs de Varades. Tôt ou tard, elle t’aurait demandé de les reconnaître. Les femelles sont très habiles pour semer le trouble et la discorde. Elle ne survivra pas longtemps…les corbeaux sont aisément attirés par le sang frais… » Les deux hommes se dévisagèrent un long moment. « Dis-moi ce que tu as vu, Aximore…Ne me fait pas languir davantage.

-Leur destin est étroitement lié. Ils causeront la chute de notre peuple…et la tienne, Nécros. Ton fils aura soif de ton sang et ta fille tentera toute sa vie de calmer les ardeurs de son frère devenu fou, mais sans y parvenir…Tes jumeaux sont maudits.

-Que dois-je faire ?

-Tues-les. » Cela, il avait déjà pensé le faire, avant même qu’ils ne viennent au monde. « Je ne peux pas. » Devant le regard inquisiteur de l’oracle, il continua :

« Réfléchis, Aximore ; si son avenir est aussi sanglant que tu me le prédit, j’aurais besoin des talents militaires de mon fils ; avec lui, je pourrais conquérir le monde entier et asservir les Royaumes Libres…

-Ta foutue gloire te perdra. Tu ne peux les laisser vivre. Ils doivent mourir MAINTENANT !!

-Je suis toujours ton roi, oracle. Moi vivant, tu me parleras avec tout le respect qui m’est du, si tu ne veux pas que j’envoie ton odieuse face là où personne ne pourra commettre la folie de t’écouter. Si tu recommence, je te promets un châtiment à nul autre pareil ». Les yeux fixés sur l’objet de sa colère, Nécros s’approcha de la servante assise à coté, les nouveaux-nés sur ses genoux. Détournant enfin son regard de braise de sa victime devenue blême, il s’agenouilla prés de la jeune femme et observa ses bâtards. « Le sang de deux innocents doit coulé cette nuit, Nécros ». Le souverain releva lentement la tête. Un sourire sadique étira ses lèvres. « Il coulera, Aximore…il coulera ».



***

L’air était glacé. Eclairé par les rayons de la pleine Lune perçant aux immenses fenêtres des couloirs, le palais ressemblait aux châteaux perdus dans lesquels ne se complaisent que les esprits. Nécros avançait sans un bruit, avec la grâce innée de son peuple. Soudain, la lourde porte d’ébène des appartements royaux se dressa de toute sa hauteur devant lui. Elle s’ouvrit dans un grincement grave. Assise au bord du lit, la reine se tourna vers son époux. « Vous rentrez bien tard ». Le roi fronça les sourcils. Quelle étrange émotion perçait dans la voix de la jeune femme ? La peur ? La haine ? Nécros n’avait jamais su distinguer les deux. « Mille pardons, Laurencia. Un roi est très occupé ». Une larme tomba sur la joue de sa femme. Mariée à un homme qu’elle haïssait plus que tout, elle n’avait d’autres choix que de faire semblant de croire ses mensonges. Une main gantée de cuir noir se posa délicatement sur son épaule. Jamais elle n’avait connu pareille tendresse à son mari. « Pour me faire pardonner, accepteriez-vous de boire avec moi ?

-Quel est ce nouveau jeu, Nécros ? »Elle pleurait à présent sans retenue. « Longtemps, nous avons joué celui de la guerre. Maintenant, livrons-nous à la paix ». Il lui tendit un verre, et attendit qu’elle le porte à sa bouche. Elle but. Le vin était amer. Laurencia sentit le monde tourner autour d’elle. Le verre vide glissa de ses doigts engourdis et se brisa en touchant le sol. Elle glissa lentement du lit, tentant de faire pénétrer l’air dans ses poumons brûlants. Quel était ce goût âcre et métallique qu’elle sentait au fond de la gorge ? Une violente quinte de toux finit de la propulser à terre. Une goutte de sang coula le long de son menton. Levant avec peine son visage trempé de sueur, la reine plongea ses yeux mourants dans ceux de l’homme toujours assis. « Pourquoi ?...Pourquoi ça ? » La douleur enraya sa voix. Et le monarque riait au-dessus d’elle. La tirant jusqu’à lui par les cheveux, ses lèvres effleurèrent l’oreille de la jeune femme :

« Les acteurs doivent tous quitter le théâtre lorsque leur rôle a pris fin » murmura t-il. « Vous avez rempli le vôtre en me faisant accéder au trône ». Il la rejeta violemment à terre. Très lentement, il sortit le couteau, qui pendait à sa taille, de son fourreau. Contournant soigneusement Laurencia, il s’accroupit derrière elle et passa le fil tranchant de la lame sur la gorge nue. Une étonnant quantité de sang s’échappa de la plaie béante et ne tarda pas à se mêler à la robe de velours rouge. Elle mourut sans un mot, de la même façon qu’elle avait vécue. Dehors, un éclair déchira le ciel. « Nécros ? » Il sursauta. Aximore, ainsi qu’un homme de la garde, se tenait dans l’encadrement de la porte et observait le carnage sans oser y croire. Le roi se redressa et leur présenta le couteau ensanglanté. « Voici l’arme d’Adremar. Qu’on l’exécute sur le champ pour le meurtre de sa sœur ». Après un court instant d’hésitation, le soldat partit en courant suivre les ordres de son souverain. « Par tous les dieux, Nécros, qu’as-tu fait ? » demanda Aximore dans un souffle. « Je t’ai écouté. Le sang de deux innocents aura souillé les rues de Varades à l’aube.

-Non, mon ami. Eux n’étaient pas innocents. » Cette nuit là, la reine et son frère furent sacrifiés pour la gloire d’un roi. Mais était-ce suffisant ?

Qu’as-tu fait ?

Chapitre I.


Vingt sept ans plus tard.


L

e sang brûlait à ses oreilles. Sa bouche était sèche. Voilà une demi-heure qu’il s’efforçait de suivre le forgeron épuisé par une longue journée de labeur. Poum-poum. Poum-poum. Le cœur de sa proie battait la chamade, insolent. Il aurait tellement voulu ne plus l’entendre ! Arrêter ce bruit infernal qui ne le lâchait pas. Apaiser son âme tourmentée. Trancher la gorge de cet homme impotent qui vivait sa vie sans se soucier du mal qu’il engendrait en vivant si pleinement. Pas maintenant. Attends un peu. Bientôt. Encore cet ordre inflexible qui poussait la patience au-delà de ses limites. Poum-poum. Vas-y ! Il céda. Arme au clair, il se jeta sur le forgeron qui n’eut pas même le temps de sentir la lame de l’épée glisser le long de son cou. Le corps s’effondra dans un bruit mat. Respirant à grandes goulées l’air frais du crépuscule, Eoden savoura le silence qui s’était installé. Plus ce bruit monstrueux qui emplissait sa tête et ses pensées. Rien que lui. « Parfait». Eoden ne se retourna pas. Il connaissait cette voix empreinte de mépris depuis toujours. Un homme de taille moyenne vint se placer devant lui. De profondes rides marquaient son front et le coin de ses yeux brillants d’intelligence. Le nouvel arrivant contempla son jeune élève sans dire un mot. Voilà donc ce qu’il avait fait ? Une machine à tuer guidée par la folie ? Il en était fier. Lui, frère cadet du roi, avait fait du bâtard fou de son aîné le plus grand assassin que Varades n’ait jamais connu. « Ce n’était pas pour vous ». Damon sourit. « Peu importe, du moment que c’est fait. Te voilà un vrai mercenaire à présent ». Eoden détourna calmement la tête. Tues-le. Se dominant avec peine, il parvint à regarder son mentor dans les yeux. « Je ne suis pas mercenaire. » Réplique inutile de l’homme qui se voile la face. Damon haussa les sourcils, surpris. Il s’agenouilla prés du cadavre glacé, le fouilla quelques instants, puis poussa un grognement de satisfaction. Il soupesa la bourse, avant de la lancer à son neveu. « Maintenant, si. Un fils de roi, tout bâtard (il prononça ce mot avec dédain) qu’il soit, ne peut pas se permettre de rester sans emploi. » N’aie crainte. Nous le tuerons pour ça. Son heure viendra, tu ne pourras pas me résister éternellement. Il souffrira. Eoden réprima un frisson d’horreur. Que dis-tu du poison ? Il essaya de ne plus y penser. Mais la tentation était forte, il n’avait jamais aimé cet homme qui le pensait fou. Comme toute la cité. Lui, le plus grand génie qu’y ait existé ! « Brûle le corps. » La voix autoritaire de son mentor le tira de ses pensées. « Si le peuple apprend que tu te contentes de tuer des forgerons, il te rira à la face. » Eoden prit le mort nauséabond dans ses bras. Pourquoi l’écoutes-tu ? Il ne répondit pas. Damon poussa un petit rire étouffé. Remontant sa cape sur son dos, il s’éloigna dans la pénombre salvatrice qui commençait à engloutir la ville. Le bâtard regarda partir son oncle. La haine et le doute se confondirent dans ses yeux de braise. Il lâcha le cadavre. Qu’importait le peuple. Son regard s’attarda sur le sang qui coulait à ses pieds. Regarde-le. N’en veux-tu pas plus ? N’as-tu pas savouré l’extase que l’on ressent ? Touche-le. Sens comme il t’appelle. N’as-tu pas envie de recommencer ? Rien qu’une fois. Juste une… « Non… » A genoux dans le liquide sombre qui glissait sur ses mains, il voulu écouter cette voix qui le menait chaque jour à la débauche et au crime. Oh mais si. Ce ne sera pas long…Je te le promets. Goûte ce sang…Il n’appartient qu’à toi de te sentir libre…Prends ton épée. Il y a une femme, à la fontaine. Seule. Ce ne sera pas long… « NON !! » Eoden partit en courant. Au fond de son être, il sentit le poison glacé de la servitude étreindre son âme. Mais qui était son maître ? Qui je suis ? Mais je sui toi ! Tes désirs inassouvis ont été assez puissants pour me faire naître…Je suis là pour t’aider…Ecoutes-moi, et tu seras le roi du monde…à la place de ton père…bien plus puissant que lui… Et, tout en luttant pour ne pas entendre ces mots, Eoden vit que ses pas perfides l’avaient mené où il avait juré de ne pas aller. Chantant doucement, une femme -vêtue assez pauvrement- prenait de l’eau à la fontaine. Belle, elle ne l’était pas. Pourtant, le prince inavoué se sentait irrésistiblement attiré par elle…l’odeur de sa peau…ses veines…poum-poum. « Non…je ne suis pas une bête… » murmura t-il en se prenant la tête entre les mains. Toi et moi sommes bien plus que ça…Et elle le narguait toujours. Elle fit couler de l’eau entre ses doigts, se passa la main sur sa nuque, pencha la tête en arrière, saluant la douce brise qui caressa son visage. Eoden n’y tint plus. Avançant d’un pas rapide vers la femme, il la tira par les cheveux, et la précipita dans les eaux limpides de la fontaine, muette spectatrice du drame qui se jouait. Il la tint immergée ainsi un long moment, l’empêchant de remonter à la surface. Se débattant avec l’énergie du désespoir, les mouvements de la paysanne devenaient de plus en plus raides, inefficaces. Ne lâche pas… Elle s’immobilisa. Eoden enleva son corps de la fontaine, et le posa délicatement sur les pavés humides. Il passa une main hésitante sur le visage inerte et bleu. « C’est votre faute…Vous l’avez mérité… » En es-tu sûre ? Non, certainement pas… As-tu aimé ça ? Peut-être… Recommenceras-tu ? Oui, sans aucun doute. Se relevant d’un pas mal assuré, Eoden erra comme une âme en peine dans les rues. Quelques heures plus tard, il se retrouvait assis derrière une bouteille de vin, au milieu de la cacophonie générale qui anime toutes les tavernes. Mettant le goulot de verre à la bouche, il savoura l’alcool qui se répandait en lui par vagues de chaleur. Il but une bonne partie de la nuit mais, pour une fois, c’était sa soif qu’il épanchait.



***

Eoden se redressa vivement, le visage et les draps couverts de sueur. Il hurla à s’en déchirer les poumons. Les cauchemars lui venaient toutes les nuits, plus ou moins sanglants. Chaque fois, il se réveillait hébété, encore plus fatigué que lorsqu’il s’était endormi. Dans ces moments-là, Edawen, sa sœur -avec qui il partageait la chambre- faisait semblant de dormir. Elle ne pouvait l’aider à livrer ses combats nocturnes. Elle pleurait le reste de la nuit, tandis qu’il psalmodiait des paroles incompréhensibles. Finalement, elle se levait et allait se coucher prés de lui. Il terminait sa nuit à sangloter dans ses bras comme un enfant perdu. Bâtard et mercenaire fraîchement nommé, de quelle noblesse d’âme pouvait-il se prévaloir ? Tu n’as pas besoin d’elle. Je suis là. C’était justement ce dont il avait peur. Il ne cessait de revoir la jeune femme étendue sur le sol, le regardant de ses yeux vides et inexpressifs. La boisson n’avait pas réussi à le rendre fier de lui. Moi je le suis. Tant mieux. A côté de lui, sa sœur ne bougeait plus. « Edawen ? » Rien. Seulement le battement régulier et paisible de son cœur. Il se leva doucement pour ne pas la réveiller et sortit sur le balcon de marbre surplombant la Grand Place. En contrebas, il apercevait encore la forme allongée de la paysanne éclairée par les premières lueurs de l’aube. Laisse-là. Il ne faut pas qu’on sache. Etre mercenaire ne nous donne pas tous les droits. Il n’eut d’autre choix que de lui obéir. Une fois de plus. Ne supportant plus la vision de cette pauvre créature morte dans la nuit, il retourna auprès de sa sœur. Il s’arrêta un instant devant le grand miroir doré qui éclairé quelque peu la pièce froide et nue, observa son front superbe, ses cheveux noirs comme l’ébène ornés d’une mèche blanche lui tombant devant les yeux. Malgré sa beauté légendaire, Eoden se trouvait d’une laideur incomparable. Il avait l’impression épouvantable que ses péchés, ô combien nombreux, respiraient par tous les pores de sa peau, lui donnant une expression cruelle et macabre. Comme bien des choses, il était seul à le voir. Soudain, il sentit une présence le frôler. Derrière son reflet se dessina peu à peu celui d’un homme en tout point semblable au sien. L’inconnu, qu’il connaissait pourtant par cœur, le prit par les épaules et lui écarta la mèche rebelle immaculée. Ils avaient tous deux le même visage, la même balafre à l’œil droit, la même perfection des traits. Mais ce qu’ils partageaient en vérité était bien plus important que cela : le même esprit, le même corps. Ecoutes-moi, Eoden…J’ai de grands projets pour nous, aujourd’hui. « Je ne veux pas t’écouter…Laisse-moi tranquille… » Ca, je ne peux pas. As-tu déjà essayé de séparer le Bien du Mal ? « Non, mais ils peuvent l’être » Détrompes-toi ; aucun ne pourrait exister sans l’autre ; ils sont donc indissociables, tout comme nous. Le silence régna quelques minutes. Damon doit mourir. Il sourit innocemment, tandis qu’Eoden le dévisageait, incrédule. « Quoi ? » L’autre éclata de rire. Que penses-tu du poison ? « Tais-toi ; j’en ai assez entendu… » Il ne put empêcher sa voix de dérailler. Allons. Tu en as envie…Laisses-toi guider…Je te protègerai. « Tais-toi… » Eoden, je gagnerai tôt ou tard, alors agis pendant que la cité sommeille encore…Fais-le… « TAIS-TOI !! » La glace se brisa sous le coup de son poing. La voix s’était tut. Mais pas pour longtemps. Réveillée en sursaut, Edawen n’osa pas intervenir ; ce n’était pas la première fois. Damon doit mourir. Eoden tomba à genoux. « Vas-t’en… » Que dis-tu du poison ? Il faudra te décider un jour. « Pitié, vas-t’en… » Non, mon frère ; je ne m’en irai pas. Tu as besoin de moi bien plus que tu ne le crois ; tant que je serai là, nous serons immortels…Mais il doit mourir. « Pourquoi ? » Parce que nous ne l’aimons pas. Le mercenaire ne trouva rien à redire. Il avait toujours rêvé de mettre lui-même son oncle en terre. Jeter la poussière et la boue sur son immonde carcasse. Puis venir le déterrer, pour le plaisir ; et recommencer. Effacer toute trace de son passage sur Varades. « Mais ma sœur l’admire… » On s’en fout…Ce n’est pas notre cas. « Elle ne me le pardonnerait jamais » La cruauté de ce dilemme le faisait trembler. Elle nous admire plus que lui. Tu te souviens des punitions ? Des coups de fouets qu’il nous donnait ? Des séjours en prison pour ne pas l’avoir écouter ? Oublies-tu la balafre que ses coups ont fait apparaître ? Edawen ignore la douleur. Si elle savait toute la vérité, crois-moi qu’elle souhaiterait la mort de cette ordure autant que nous. Eoden réfléchit un instant. « Comment dois-je m’y prendre ? » Sage décision…Que dis-tu du poison ? « Je veux voire couler son sang. » Eh bien, dans ce cas, prends ton épée… Damon va bientôt se rendre aux bains. Il aime y être seul. Egorge-le dans l’eau…Ce sera amusant. Eoden ne put s’empêcher de glousser. « J’ai une autre idée…

-Eoden ? » Il se retourna vivement vers sa sœur qui le fixait, les yeux brûlants d’inquiétude. « A qui parles-tu ?» Il regarda autour de lui. « Je pensais tout haut… » Elle n’est pas aussi stupide qu’elle en a l’air…Tu aurais pu trouver autre chose. Il se retint de répondre. Edawen fit semblant de le croire. « Je vois » murmura t-elle en hochant doucement la tête. Elle observa un instant son frère quasiment couché au milieu des éclats de verre. « Il faudra remplacer ce miroir. » Eoden la bénit intérieurement de ne pas lui avoir posé de questions. Qu’aurait-il répondu ? Nous aurions menti, comme d’habitude. Oui. Mais quelle saveur à le mensonge lorsqu’il ne sert à rien ? « Retournes te coucher, Edawen. Ce n’est pas une heure pour être debout. » C’en est une pour tuer. « Que vas-tu faire ?» demanda la jeune femme. Assommes-là ; ça lui évitera de poser des questions stupides. « Cela ne résoudrait rien » grinça Eoden entre ses dents. Non, mais ça me ferait du bien. « Retournes te coucher » ordonna t-il pour la seconde fois. Un éclair de compréhension et de désespoir passa furtivement dans les prunelles de la princesse. « Très bien » souffla t-elle tristement. Tu es sûr que tu ne veux pas le poison ? Ca changerait. « J’aime le traditionnel…Le poison serait trop rapide. » Mais tellement plus honteux. Eoden partit dans un éclat de rire tonitruant. Quelle joie ! Il voyait déjà le corps putride de Damon baigner dans une flaque de sang d’un pourpre magnifique. L’humiliation serait parfaite. Il devrait seulement éviter de se faire arrêter. Pourquoi voudrais-tu l’être ? Jamais personne n’aura la force de retenir notre bras. Que peuvent les simples mortels face à nous ? Là était tout le problème ; à se prendre pour un dieu, Eoden oubliait qu’il avait le droit de mourir. La faucheuse n’épargne pas ceux qui se croient invincibles. Il est l’heure d’y aller.



***

La vapeur d’eau était brûlante lorsqu’il pénétra dans les immenses bains du palais. Seul, Damon se complaisait dans cette fournaise malsaine. Ne fais pas de bruit. Avance doucement. « Je veux qu’il m’entende ; qu’il sache qui vas le tuer. » Mais nous aurons l’effet de surprise de notre côté. Agis vite ; il ne reste seul jamais longtemps. Il marchait tranquillement, camouflant au mieux son excitation. Derrière lui, Damon savait qui approchait ; cette démarche assuré, ces murmures adressés à un être invisible…Comment se tromper ? « Tu es bien matinal, Eoden.

-Je voulais vous voire. » Un grand silence lui répondit. Fonce. « Je sais pourquoi tu es ici, commença le vieil homme. En vérité, je savais que ce jour viendrait dés le début.

-Alors préparez-vous.

-Je le suis depuis fort longtemps. » Vas t’en. C’est un piège. Eoden fit mine de ne pas entendre. J’ai perçu des présences étrangères nous encercler…Il veut nous faire chuter avec lui. Le mercenaire leva son épée. Trop tard pour reculer. Il n’est jamais trop tard. Sors d’ici immédiatement ! Il contourna son oncle qui se délectait toujours dans l’eau bouillonnante. C’est un ordre, mon frère ! Il dressa son arme au-dessus de Damon. « Je ne suis pas ton frère. » D’un mouvement brusque, il plongea l’acier mortel dans le crâne de son mentor qui se fendit sans résistance sous la violence du coup. Le sang gicla, la cervelle se répandit dans le bain qui prit peu à peu une teinte écarlate. Le corps sans vie se laissa emporter au fond de l’eau. Nous sommes perdus par ta faute. Eoden pencha la tête en arrière. Le sang brouillait sa vue et coulait sur sa peau. Extase sublime, moment de joie intense que rien ne peut endiguer. « Attrapez-le !! » cria un homme qui venait de faire irruption dans la pièce. Par où était-il entré ? Cinq soldats se précipitèrent vers le bâtard royal. Je t’avais prévenu. Eoden para sans peine le premier coup que lui porta un des gardes, et l’égorgea sans autres formes de procès. Il riait à gorge déployée, s’amusant à voir ces pantins tenter de le faire reculer. « Que pouvez-vous contre moi ? Je suis un dieu ! » Ses adversaires échangèrent des coups d’œil surpris. Attaque! Il se précipita vers les hommes ébahis. Repoussant sans difficultés leurs assauts maladroits, il pensait la partie gagnée d’avance. Par deux fois, il envoya son pied en pleine figure d’un soldat trop résistant, fit une entaille assez importante dans la jambe d’un autre. Eoden était beaucoup trop vif pour eux. Il esquivait tous leurs coups avec une simplicité surprenante. N’ayant qu’une vulgaire épée, il parvint à tenir en respect trois hommes armés de cimeterres et de dagues. Il transperça la main d’un garde qui s’effondra avec de grands hurlements. Qu’ils semblaient doux à ses oreilles ! Il écarta les bras en faisant signe aux autres d’approcher. « Pauvres fous…Pensiez-vous vraiment avoir quelque supériorité sur moi ? Je suis imbattable ! » Il s’élança de nouveau sur eux. Soudain, une détonation. Eoden sentit une vive brûlure engourdir son bras. Il ne vit pas l’homme qui le frappa à l’arrière du crâne, ni quel objet il utilisa.



***

Lentement, Eoden se rapprochait de la lumière. Il ne voulait pas se réveiller, reprendre possession de ce corps qui ne lui appartenait qu’à moitié. Réveilles-toi. Non… La douceur du sommeil l’enveloppait dans son noir maléfice. Réveilles-toi. La voix se faisait de plus en plus pressante. REVEILLES-TOI !! Le jeune homme se redressa vivement, les lèvres entr’ouvertes sur un cri muet. Quand enfin il eut repris ses esprits, il promena son regard sur la pièce froide et austère dans laquelle il se trouvait couché à même le sol. Un banc de pierre dans un coin, de la paille, des barreaux… « Une prison…Nous sommes dans une prison.

-Il serait temps que tu t’en rendes compte, mon gars ! » Eoden distingua un mouvement dans la cellule voisine. Mon gars ? Dés que tu en as l’occasion, tues-le. « Qui êtes-vous ? » demanda le mercenaire, tranchant. « Qui je suis n’a plus d’importance depuis longtemps. Il vient un moment où l’usure te fait oublier tout, jusqu’à ton identité. Ca fait vingt ans qu’on me dit que je vais crever dans deux heures. Oui…Ca fait vingt ans que je prie tous les dieux que je connais pour que celle-ci soit la bonne.

-Tes histoires ne m’intéressent pas, vieillard. Depuis quand suis-je ici ?

-Un mois. Ils ont été obligé de t’enchaîner au mur, pour pas que tu te blesses.

-Pour pas que je me blesses ? Tu me prends pour qui ? Je ne suis plus un enfant ! » L’autre se tut un instant. Que craignait-il de dire ? « Il fait plus froid que d’habitude. C’est dommage. » Eoden fit semblant d’accepter le changement de conversation. Ne t’inquiètes pas, mon frère. Je veille sur nous. Je m’occupe de tout. « Qu’est-ce que tu as fait ? » J’ai tenté de réparer tes bêtises. Maintenant, peut être que tu m’obéiras. « Je ne veux plus t’obéir. » Tu feras avec. Tu n’as plus le choix, désormais. « Je n’ai plus le choix ? » Le jeune prince s’esclaffa, faussement amusé. « Je ne l’ai jamais eu ! » Quoi ? « Oh oui, tu peux faire l’étonné ! Jamais tu n’as accepté mes décisions ! » Parce qu’elles étaient toutes stupides et irresponsables. Tu es un idiot, Eoden ! Tu es incapable de choisir quoi que ce soit ! « Laisse-moi tranquille. » Tu as déjà essayé de me faire lâcher prise. Mais tu es faible, et pas moi. Tu n’es rien sans moi. « C’en est assez… » Je n’ai jamais vu quelqu’un de plus lâche que toi. « Moi je ne me sers de personne pour tuer ou boire. » Il faudra t’y faire, Eoden ; je suis infâme. J’avoue que le péché est pour moi aussi délicieux que la vertu pour les prêtres. J’aime me vautrer dans l’alcool et le sang, j’aime entendre les gens hurler et voire les enfants pleurer. J’aime faire souffrir, j’aime faire le mal. Et toi aussi. Parce que je suis toi, nous partageons les mêmes désirs, les mêmes sensations. Notre seule différence réside dans ta faiblesse. « Nous en avons d’autres… » Le crois-tu vraiment ? Tu as l’impression d’éprouver des sentiments, mais ton cœur est aussi vide que le mien. « Assez !! Tu penses que je vais tolérer encore longtemps tes sarcasmes ? » Sarcasmes…Dieu que ce mot est doux… « ASSEZ !!! Vas t’en ! Ne m’adresse plus la parole ! » Un éclat de rire machiavélique emplit l’esprit d’Eoden. Les mains plaquaient sur les oreilles, il tomba à terre, cria des choses incompréhensibles, martela le sol de ses poings nus. Quand la voix le laissa en paix, il se retrouva rouler en boule contre le mur, haletant comme un poisson hors de l’eau. Il releva craintivement la tête. A côté, le vieil homme l’observait avec des yeux ronds. « Bon sang, mais qui es-tu ? » Eoden ne répondit pas tout de suite. « J’ai une soif inextinguible de paix mais je tue. Inutile d’en savoir plus.» Le silence. Enfin. « Ta blessure te fais pas trop souffrir ? » La voix de son voisin de cellule parut se voiler un instant. Le mercenaire fixa sur lui ses yeux de feu. Soudain, il se remémora la douleur qui avait noué ses muscles lors du combat contre les gardes. L’un d’eux avait du lui tirer dessus. Il s’aperçut qu’un bandage sommaire lui enserrait le bras. « Qui m’a soigné ?

-Vous avez retiré la balle, et après une jeune femme a fait le reste. » Edawen, pensa aussitôt le bâtard. « Comment ai-je fait pour enlever cette balle ? » L’inconnu se détourna vivement. « Réponds.

-Tu as de très bonnes dents... » Avec les dents ? Il eut soudain la nausée. Ce n’était pas pratique, mais absolument délicieux. « Un jour, soit assuré que je te tuerai. J’ai vécu dans ton ombre, tu mourras dans la mienne. » Non, Eoden ; pour mourir dans l’ombre de quelqu’un, il faut que celle-ci vous englobe. Tu n’y arriveras jamais. « Bien sûr que si. Et ce jour là, soit assuré que personne ne pourra plus m’imposer sa volonté. » Même pas Edawen ? Tu l’aimes tellement… «…mais je la tuerai sans une once d’hésitation si je pouvais être libre. » Je veux bien le faire à ta place. Tu n’es pas toujours obligé de te salir les mains. « Vas au Diable ! » Jamais sans toi. « C’est lui, n’est ce pas ? » Eoden sursauta. Son compagnon de fortune s’adossa aux barreaux rouillés. « Ne dit pas le contraire, mon ami. Ce serait une perte de temps inutile. » Le jeune prince écarquilla les yeux. L’homme qu’il avait pris pour un vulgaire vieillard sénile se révélait être bien plus intelligent et perspicace qu’au premier abord. « Comment…

-Je l’entends, je le vois. » Et alors, suis-je beau ? « Tu le sais parfaitement.

-Non, il l’ignore. Son visage t’apparaît semblable au tient, mais ce n’est qu’une illusion. Il est aussi laid que tu es beau. Crois-moi, Eoden. Il ne te ressemble en aucun point. » Ne l’écoutes pas. « Comment est-il ? » A présent, la voix du mercenaire était douce, presque hésitante. L’inconnu le dévisagea longuement. « Il est semblable à la Lune ; il a des marques sur sa face. » Mieux vaut en avoir sur la face que dans le cœur, ce qui pourrait lui arriver très prochainement. Personne ne l’entendit. Pour la première fois de sa vie, Eoden ne sentait pas seul. « Qui êtes-vous ?

-Je m’appelle Tsadkiel. Il y a bien longtemps, j’ai juré à ta mère de vous protéger, ta sœur et toi. Lorsque tu es arrivé ici, je ne t’ai pas reconnu ; j’ai continué à jouer mon rôle de vieil imbécile, histoire de paraître insignifiant. Puis j’ai remarqué ta folie. Son empire sur toi m’a semblé tellement important que j’ai refusé de croire que tu étais vraiment mon neveu. » Le jeune homme n’osa plus bouger. Le seul oncle qu’il avait jamais connu était mort de sa main et avait fait naître un démon indestructible dans son esprit. Comment aurait-il pu être heureux ? La famille avait toujours été synonyme de haine. Des bruits de chaîne le ramenèrent brutalement à la réalité. La porte de son cachot s’ouvrit dans un grand fracas de métal. La lumière vive d’une torche lui fit plisser les yeux. « Debout. Le roi t’attend. » La voix du garde était rude, presque animale. Sans vraiment s’en rendre compte, Eoden se leva sans une protestation. Que sentait-il bouillonner, au fond de lui ? Etait-ce donc cela, ce que les autres appelaient le remord ? Il ne le pensait pas. Le besoin irrésistible de vengeance avait toujours battu dans ses veines. Toujours, mais pas cette fois. Poum-poum. Poum-poum. Laisse-le chanter. Sa mort ne t’apporterai aucune satisfaction ; comme les autres. « Alors pourquoi tuer ? » Ses murmures se perdirent dans l’obscurité étouffante de la prison. Et tandis qu’il avançait, les pieds et poings liés, il sentit quelque chose se détacher de lui. Lorsqu’il se retourna, il crut voir l’espace d’un instant deux yeux jaunes le fixer dans la pénombre. Seulement un instant. Nous devons tuer parce qu’ils méritent tous d’avoir un bourreau à leur hauteur. La cruauté du monde n’a d’égal que la mienne. Eoden tressaillit. Etait-ce le contact glacé d’une bouche qu’il avait senti contre son oreille ?















































Chapitre II.




« Pourquoi, Eoden ? » Nécros parlait depuis plus d’une heure. Son fils n’avait pas dit un mot. Il avait cet air absent et détaché que prennent tous les hommes fiers de leurs actes. Pourquoi ? Une bien étrange question, en réalité. Une question à laquelle toute personne de sang royal refuserait de répondre. «Parle. » Le monarque perdait patience. « Je ne pense pas que ma réponse vous plaise.

-Parle » répéta t-il. Eoden poussa un long soupir quelque peu exagéré. « Il devait mourir. Il devait payer pour tout ce qu’il m’a fait subir. Ce n’est que justice.

-C’est moi, la justice ! Et ce tant que je serai vivant !

-Parfait, il n’y a plus qu’à vous tuer, alors. Que dites-vous du poison ? » J’adore cette idée. Le silence se fit. Les battements des cœurs affolés s’entrechoquaient dans sa tête, harmonieux, délicieux. Tellement rapides, tellement faibles… « Je t’avais prévenu, Nécros. » L’oracle s’avança au milieu de la pièce, et pointa son doigt décharné sur Eoden. « Ce monstre n’est pas ton fils ! Ce n’est celui d’aucune créature vivante ici-bas ! Comment as-tu pu croire un seul instant qu’il épargnerait ta vie ? Il aurait du mourir avant même de naître. Et maintenant, il va te tuer.

-Ne me tentez pas. » Le peu de personnes présentes dans la salle se tournèrent vers le jeune homme à genou. Les nuages voilèrent le soleil. Lentement, le bâtard se releva, savourant son effet. « Eh bien, oracle, allez-y, continuer de parler ! Après tout, ce n’est qu’à cela que vous servez, non ? Ne faites pas cette grimace courroucée, voyons, elle vous donne un air encore plus vieux et disgracieux qu’à l’accoutumée. Sans rire, pensiez-vous réellement avoir quelque crédit aux yeux du roi ? Seriez-vous donc encore plus stupide qu’en apparence ? Mon pauvre ami, sachez que je suis sincèrement désolé. A votre avis, pourquoi ne m’a-t-il pas éliminé à la naissance, alors que vous le lui aviez ordonné ? Parce qu’il ne vous écoute absolument pas. N’est-ce pas, père ? » Le silence s’abattit sur eux, encore plus saisissant que la hache d’un bourreau. En face de lui, Nécros le fixait avec des yeux ronds, dans une immobilité de pierre. Son fils partit dans un éclat de rire tonitruant qui semblait vouloir n’en plus finir. « Je ne pensais pas que vous acquiesceriez mes propos si vite ! » Le rouge monta au visage d’Aximore, ce qui ne fit qu’accentuer ses odieuses marques. Eoden sombra encore davantage –si la chose était possible- dans l’hilarité. « Décidemment, vous auriez du être fou du roi, vous auriez paru beaucoup moins ridicule ! » Nécros sortit enfin de son mutisme. « Cela suffit, Eoden ! » Le principal concerné se retourna vers le souverain. « Qui me l’ordonne ?

-Ton père et ton roi.

-Mon père ? D’aussi loin que remonte mes souvenirs, je ne me souviens pas en avoir eu un. Pour ce qui est du roi, si je m’en souciais, je n’aurais pas tué son frère. » Tout en parlant, Eoden se plaça derrière un garde à forte carrure. Quand il reprit la parole, la voix de Nécros sembla se voiler quelques instants. « Je t’ai tout donné ; un toit, un enseignement comme tu n’en trouveras nulle part ailleurs, de quoi te nourrir…A quoi sert l’amour, lorsque l’on a tout cela ? Que puis-je faire pour te combler ?

-Mourir. » A la vitesse de l’éclair, Eoden passa les chaînes qu’il avait aux poignets sur la gorge du garde, et lui ouvrit la trachée d’un coup sec. Un flot énorme de sang s’écoula sur ses mains, tandis qu’il laissa le cadavre tomber face contre terre. Il se passa les doigts sur ses lèvres. Délice suprême ! Donnes en moi encore ! « C’est triste, non ? Qu’importe sa grandeur, l’homme finit toujours par s’effondrer. Et vous, très cher père, comment voulez-vous mourir ? Si la réponse est dans votre lit, mieux vaut tomber sous mes coups.

-Tu es complètement fou…dit le roi dans un souffle.

-Heureusement. Comment pourrais-je tuer de sang-froid, sinon ? » Un sourire démoniaque éclaira son visage. Soudain, il tourna sur lui-même, s’empara du couteau étincelant qui pendait à la ceinture d’un soldat, et éventra le malheureux avant qu’il puisse réagir. Son rire se mêla aux cris de l’homme qui tentait vainement de retenir ses entrailles se déversant sur le sol, enivrante symphonie qui ne l’exaltait que davantage. Restait seulement trois gardes. Discrètement, sans que quiconque ne les voit, Aximore agrippa Nécros par le bras, et l’entraîna hors de la salle qui prenait peu à peu une teinte rouge. Poum-poum. Poum-poum. Eoden cessa de rire. Ce bruit infernal et irrégulier ne le lâchait plus. Il se prit la tête entre ses mains ensanglantées, et hurla du plus profond de ses entrailles. Cette voix n’était pas la sienne. Le noir se fit.



***

La lumière. L’obscurité. La lumière de nouveau. Eoden gémit doucement sur le sol gelé. Bien dormi ? Pour toute réponse, le jeune homme émit un grognement plus éloquent que tous les mots qu’il aurait pu dire. Il s’assit péniblement. Il sentait quelque chose de visqueux dans sa main, d’étrangement froid. Le jeune prince baissa la tête et contempla ses doigts écarlates. Un sourire aux lèvres, le regard vide, il lâcha le cœur qu’il tenait fermement jusque là. Puis la réalité s’imposa à son esprit brumeux ; le cadavre d’un paysan en lambeaux sous son corps ; quelques mètres plus loin, des corbeaux s’acharnant sur la dépouille d’une femme vêtue de blanc ; un enfant secouant sa mère en lui criant des paroles incompréhensibles ; du sang partout, le mal partout. Eoden se leva lentement. Il était dehors, et une fine pluie tombait dans les dernières lueurs du jour. Comment était-il sortit ? Autour de lui, des morts gisaient à perte de vue. Un instant, Eoden crut qu’il allait éclater d’un rire joyeux et insouciant. « Qu’est-ce que… Qu’as-tu encore fait ? » Je t’ai fermé les yeux pour t’épargner ce spectacle, tu pourrais au moins me remercier. « Comment nous as-tu fait sortir ? Par tous les dieux, pourquoi les as-tu tous tué ?! » Pourquoi ? Aucune idée. J’en avais envie, sûrement. Il préféra se taire. « Eoden. » Le mercenaire se retourna. Nécros sourit de toutes ses dents. « Tu pensais m’avoir tué aussi, hein ? C’est aujourd’hui que je me rends compte à quel je peux te décevoir. » D’un coup de tête bref, il fit signe à une dizaine de soldats de le saisir par les bras. Contre toute attente, le prince se laissa faire sans opposer la moindre résistance. « Pardonnez-moi…père. » A contrecoeur, des larmes coulèrent sur ses joues. Nécros s’approcha de lui. « Peut-être un jour, Eoden. Mais pas tout de suite.

-Me détestez-vous donc à ce point ?

-Je ne te déteste pas. Mon aversion pour toi va bien au-delà de ces mots. » Le jeune homme éclata en sanglot, tout en se maudissant de laisser paraître pareille faiblesse. « Qu’allez-vous faire de moi ?

-Mon meilleur bourreau t’exécutera demain, avant que le ciel ne soit rouge. » Eoden adressa un regard implorant à son père. « Vous ne pouvez pas faire cela…Ce n’est pas de ma faute ! Pitié, vous devez me croire !

-Prends tes hommes et amènes-le dans son cachot, Iodar ; qu’il n’est rien à manger. » Suivi d’Aximore, le roi disparut dans la brume. Ne t’inquiètes pas ; je suis là, et je peux te jurer que jamais je ne nous laisserait mourir. Prépares-toi pour un nouveau carnage, demain. Eoden frissonna. Un gros garde se pencha sur lui, lui envoyant son haleine fétide en pleine face. « Sache que je serai le premier à applaudir ta mise à mort, bâtard. Je trinquerais à ta santé, ce soir. » Méprisant, lui et ses acolytes le traînèrent vers la prison, tandis qu’il se débattait pour échapper à leur étreinte. Il résista cependant à l’appelle sanglant qu’une voix lui lançait, au fond de lui. La pluie tombait de plus en plus forte. L’orage commençait à faire entendre sa voix de titan, au loin. Eoden laissa son esprit vagabonder dans un lieu de paix, où enfin il pouvait goûter le plaisir de contrôler ses gestes. Il ne se sentait rattaché à la réalité que par quelques sensations aussi éphémères qu’inutiles. Un bruit métallique. La voix d’un homme. Les cris des torturés. Le grincement d’une porte. Les couinements des rats affamés. Poum-poum. Sautes-lui à la gorge. Cette horrible voix qui le forçait à revenir dans un monde qui ne voulait pas de lui. « Je ne suis pas un animal.

-A ta place, je n’en serai pas si sûre. » Eoden foudroya le gros garde de ses yeux flamboyant. Cet homme est plein de bon sens ; écoutes-le. « Demain, c’est toi que je tuerai en premier.

-Ah ?

-Oui. Et tu souffriras, crois-moi. Je t’arracherai la langue, je te couperai les doigts jusqu’à ce qu’il ne t’en reste aucun, et lorsque j’aurai bu tout ton sang, je te prendrai le cœur, et arroserai les murs de Varades avec ta matière grise.

-Serais-tu en train de me menacer, petit ? » gronda le garde en avançant dangereusement vers lui. « Te menacer ? Innocent, je n’ai même pas commencé. » L’homme se stoppa net. « Alors, qu’est ce que ça fait de se sentir inférieure ? Penses à moi, cette nuit ; penses au malheur que tu as d’avoir vécu assez longtemps pour m’avoir rencontré. Après tout, c’est toi qui avait raison ; je suis un animal…Je traque ma proie jusqu’à ce qu’elle soit tellement effrayé qu’elle me tombe dans les bras.

-Les animaux ne font pas…ça. » Eoden sourit. « Alors, dis-toi que je suis pire qu’eux. » Le garde sortit du cachot à reculons, bien plus terrorisé qu’il n’aurait voulu l’admettre. « Fais de beaux rêves… » murmura Eoden une dernière fois, tandis que l’homme venait de refermer la lourde porte de sa cellule. Alors que celui-ci sortait de la prison d’un pas pressé et nerveux, le jeune homme partit dans un éclat de rire sadique, qui ne manqua pas d’ébranler Tsadkiel, à côté, jusqu’aux os.



***

Du sang. De la boue. La pluie autour. Le noir partout. Un rire. Du sang. Un cri. Un rire reconnaissable entre tous. Du sang ; le sien. La boue qui l’empêche de garder l’équilibre. La pluie qui ralentit sa course désespérée. Le noir de la nuit qui l’empêche de voir. Des bras longs et puissants qui lui enserrent la taille. Deux yeux jaunes qui le fixent, avides de goûter à sa chair. Les éclairs qui déchirent le ciel. Une voix. Que dit-elle ? Il tombe sur le sol détrempé. Eoden se dresse de toute sa hauteur, devant lui. Son manteau vole avec le vent déchaîné. La voix retentit à nouveau. Il crie, de terreur cette fois. Eoden se penche et lui tend la main. La voix résonne dans sa tête. Il accepte l’aide du jeune homme. Celui-ci le prend dans ses bras. La voix se fait encore entendre. Qu’essaie t-elle de lui dire ? Une épée lui transperce le ventre, tandis que des doigts fins et élégants plongent dans sa poitrine et se referment sur son cœur. Il glisse lentement sur le sol. Trop tard, souffle la voix. Iodar se redressa vivement, tremblant de tous ses membres. Il passa une main hésitante sur son visage dégoulinant de sueur. Dehors, la pluie battait son plein et le vent soulevait les bannières déchirées qui gardaient les portes de Varades. L’homme sentit une larme glisser le long de sa joue. Il se leva. Un détail, dans le miroir, attira son attention. Une goutte de sang perla à ses yeux. Un second reflet se dessina peu à peu derrière lui. Il se retourna très lentement, comme s’il s’attendait à découvrir la mort dans son dos. Mais il n’y avait personne…ou presque. Il se retourna vers la glace. L’étrange forme encore floue posa une main sur son épaule. Aussitôt, Iodar sentit une grande douleur l’envahir. Son reflet perdit de sa substance, alors que l’autre devint d’une netteté extrême. Le garde cria. Derrière lui, le jeune homme au visage couturé de cicatrices frôla son oreille de ses lèvres gelées. Trop tard…murmura t-il. Iodar écarquilla les yeux. Soudain, il eut le souffle coupé, et tomba face contre terre. Il ne bougea plus. Le jeune homme se contempla quelques instants, et serra convulsivement les doigts sur le cœur encore chaud qu’il tenait comme un trophée. Un éclair déchira l’obscurité croissante, dévoilant quelques instants les magnifiques ailes noires de l’assassin. Un sourire ironique éclaira son visage. Il disparut, ne laissant derrière lui qu’un cadavre et, à quelques mètres, ce qui avait jadis battu dans la poitrine du défunt. Ne resta de sa présence en ces lieux qu’une plume qui se macula bientôt de sang.



***

Eoden ouvrit doucement les yeux. A en croire les courbatures qui sciaient ses muscles endoloris, il était resté couché depuis au moins deux heures. Il sentit quelque chose de froid sous sa main. De l’eau. Il s’assit avec mille précautions, puis retira ses doigts de la flaque formée par l’humidité et la pluie qui s’infiltrait à travers les petites lucarnes des cellules. L’atmosphère s’alourdit, et Eoden sentit tout son être frémir intérieurement. L’eau commença à prendre une étrange teinte vermeille. Il cessa de respirer, le cerveau brumeux, comme absent. Bois, mon frère. « De qui est-il ? » C’est le tien, Eoden. Bois, sinon tu en mouras. Tu t’affaiblis déjà. Le jeune homme sentit une vague de lassitude s’abattre sur lui. Il tremblait. « Pourquoi ? » Le plaisir et la vengeance ont une chose en commun ; tous deux ont un prix. Et il est très élevé. « Je n’ai pas rêvé…Tu as tué cet homme… » Et je serai sûrement amené à faire de nouvelles victimes. Pour nous protéger. Mais, à chaque nouveau meurtre, tu seras obligé de boire ton propre sang si tu veux continuer à vivre. Dépêches-toi. « Plutôt mourir. » Ne dis pas n’importe quoi. Il suffit de quelques gorgées, rien de plus. « Pourquoi as-tu fais ça ? » Le jeu en valait la peine. Cet homme ne méritait pas notre clémence. Maintenant, obéis, et cesse de pleurer sur ton sort. Un jour, tu prendras goût à ce sublime opium ; tu refuseras de boire autre chose, et ta soif ne sera étanchée que par lui. « Jamais…Jamais je ne satisferai ma soif avec mon propre sang… » C’est ce que l’on verra. Bois ou meurs. Après une longue inspiration, Eoden approcha ses mains du liquide opaque. Une moue dégoûtée tordit ses lèvres. Ses doigts plongèrent dans la flaque écarlate…



La suite au prochain épisode. Comment vous trouver ? N'hésitez pas à me donner votre avis...



Vivre libre ou mourir!!!!!!!

0



Réponse rapide

  

1 utilisateur(s) sur ce sujet
0 invité(s) et 1 utilisateur(s) anonyme(s)